LE MARCHÉ DE MAE WANG

Histoire d’une halte hasardeuse dans un village du nord-ouest de la Thaïlande
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Un écriteau plantée dans le sable indique le marché couvert de Mae Wang. Je suis arrivé à l’heure pour assister au réveil d’une vie crescendo où les voix s’amplifient et les silhouettes prennent des contours plus clairs à mesure que le jour y jette ses couleurs.

La somnolence habite le mouvement comme une évidence. Il est tôt et il y a encore un peu de nuit dans les esprits. Je distingue-là une main calleuse qui tend une assiette de nouilles, ici une autre tendre la monnaie, et  là des poignets engourdis agiter le balais en faisant danser la poussière dans un laborieux qui contamine le pas.

Quelques masures en bois autour du quadrilatère principal s’agglutinent les unes sur les autres, s’essayant timidement à quelques décalcomanies charmantes et maladroites de la vie citadine.

Tu y trouverais une papeterie trapue sur des rondins mordillé par le temps, des jouets sortis des placards un peu trop tard, le barbier du coin où le rasoir brasse ce qu’il peut, et même un opticien qui aura perdu la vue avant de corriger celle des autres.

 

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Je dépasse à même le sol des petites vieilles qui abritent toutes les saisons sur le visage et commencent à étaler leurs légumes sur des draps blancs.

Elles m’ignorent ou me donnent au contraire des sourires qui n’ont plus que les gencives à offrir. Mais elles travaillent d’une verve qui ne perd jamais le rythme, la main orchestrée d’une gestuelle lente et précise.

Les dos courbés portent des circonstances justifiées et des histoires à raconter. Elles ont vécu et se sont abîmées, pour de vrai, sans faux-semblant. Il n’y a rien à cacher sur ces gueules à l’architecture défaite où crevasses et torsades dansent d’une égoïste allégresse.

Tu saisirais même par l’inclination des têtes, J., avec quelle impunité les blessures du temps se sont octroyées le droit de  transformer l’espace facial en simple aire de jeu.

 

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Pour certaines d’entre elles même, la course des âges a traîné la couleur des iris sur le bitume au point de la perdre en route. Mais la marche arrière est impossible ; on ne peut plus récupérer l’élan du regard qui rend disponible au monde et le monde disponible.

Ces fentes délavées acquièrent ainsi un droit de sagesse commis d’office, car sage, on le devient moins par choix que par la force des choses.

Imagine-toi J., tous ces corps usés et dédiés, entamés et décidés, affairés à donner leur savoir-faire sans vanité, qu’il s’agisse de couper un durian de la taille d’un chat ou de faire chanter les machines à coudre. 

On va à l’essentiel depuis longtemps. Il suffit d’observer le désaccord commun des membres à la merci des caprices naturels : par un dernier sursaut de vie, assises ou debout, la nuque et les vertèbres poussent vers l’avant quand le bassin cherche l’arrière.

Eh, bien ! Si la vieillesse est universelle, elle trouve bon dos pour la porter ici. Je comprends dès lors que les grand-mères Siamoises font de bien merveilleuses figurantes dans le grand récit du quotidien.

 

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