Sélectionner une page

Selon la Métamorphose de Kafka

MULHOUSE ET LE COVID

La peste de Camus, Le Hussard sur le toit de Giono, Le Neuvième Jour d’Hervé Bazin… Nombreux ont été les romans à se découvrir une seconde jeunesse tandis que la COVID 19 mettait la France derrière les barreaux en Mars 2020. Rares pourtant sont celles à aborder de front les conséquences psychiques d’une épidémie à échelle individuelle. Quelle meilleure œuvre alors que La Métamorphose de Kafka (1915) pour dresser un portrait contemporain de la transformation de soi et de nos rapports aux autres en temps de crise ? 

h

Sommaire

$

Une forme de révolte

$

De la nécessité d'une société empathique

$

Un héros et une ville pas comme les autres

Le résumé de l’oeuvre emblématique de Kafka tient en quelques lignes : Gregor Samsa, jeune représentant de commerce candide et pathologiquement altruiste, se réveille un beau matin transformé en un “monstrueux insecte”. Incident absurde qui suscitera le rejet d’une famille ingrate et vénale-  pour laquelle Grégor s’est jusqu’ici saigné aux quatre veines-, sur la seule base de son effrayante apparence. Le livre raconte ainsi la lente déliquescence et l’isolement d’un homme sorti des rails d’un système sociofamilial à la mécanique bien huilée. 

C’est à Mulhouse, ville en région Alsace comptant près de 110 000 âmes, que le premier gros cluster français de la Covid 19 s’est déclaré en Mars dernier. D’une dizaine de cas au début du mois à plus de 5000 en Avril, la ville a rapidement dû accepter l’étiquetage peu flatteur de principal propagateur du virus en France. Et pourtant, Mulhouse, c’est aussi le coeur d’actions citoyennes et civiques hors-normes. Outre l’abnégation sans commune mesure de son service hospitalier, on y trouve également  “Mulhouse résiste”, initiative associative destinée à venir en aide aux profils les plus exposés durant la crise.  

Une résistance finement élaborée et intégralement issue de l’initiative citoyenne, sans nécessairement parvenir à éclipser une couverture médiatique peu amène à l’égard de la ville haut-rhinoise. 

Quel trait d’union peut-on tirer alors, entre une ville rongée par la pandémie dès son arrivée sur le continent Européen et un personnage en marge de la société tel que Grégor Samsa ? Une “tradition punk”, décrète Stéphane, professeur de théâtre. Si l’on s’en tient à la définition de notre vieil ami Larousse, un “punk” s’inscrit dans un mouvement musical et culturel apparu en Grande-Bretagne vers 1975 et dont les adeptes affichent divers signes extérieurs de provocation (crâne rasé avec une seule bande de cheveux teints, chaînes, épingles de nourrice portées en pendentifs, etc.) afin de caricaturer la médiocrité de la société

S’il n’est pas question ici de musique, attardons-nous tout de même sur cette dernière assertion : Mulhouse et Gregor Samsa seraient-ils, malgré eux, des punks en rébellion silencieuse face à un mal propre à leur siècle respectif ?

 

centre ville de mulhouse

Photo du centre-ville de Mulhouse prise par notre partenaire local Daved

UNE FORME DE RÉVOLTE

« Pourquoi diable Gregor était-il condamné à travailler dans une entreprise où, à la moindre incartade, on vous soupçonnait du pire ? »

Gregor Samsa cultive une conscience professionnelle d’horloger suisse et un sens moral frôlant l’orthodoxie. C’est pourquoi l’idée d’arriver en retard sur son lieu de travail, ne serait-ce que de quelques minutes, l’obsède presque maladivement. Une hantise pas totalement injustifiée, puisque débarque quelques heures après le fondé de pouvoir (sorte de porte-parole de l’entreprise)  pour s’enquérir de la situation, en profitant même pour adresser aux parents de Gregor des reproches sur les rendements peu convaincants de leur fils au cours des semaines passées.

Cette froideur finit par entamer la loyauté aveugle que Gregor a pu vouer à son entreprise jusqu’ici, allant même à la rejeter intégralement et le haïr. La forme monstrueuse qu’il endorse devient donc l’allégorie de sa transformation, irregardable pour les gens pleinement ancrés dans un “système”, car cette métamorphose est la métaphore pure et simple de sa marginalisation vis-à-vis de cette institution productiviste qu’est l’entreprise. Cela rappelle bien sûr la conception de Karl Marx.

Michèle a 69 ans et, comme Grégor, les événements récents l’ont également poussé à changer certaines habitudes . Forte d’un passé associatif et syndicale plus que conséquents, cette ancienne professeur de lettre à la retraite également propriétaire de plusieurs appartements au sein d’un même immeuble dans le centre-ville de Mulhouse, décide de mettre sa cour intérieure à disposition des locataires dès le début du confinement .

“C’était une manière de reconstruire du lien social. Cette cour ne servait à rien et j’étais la seule à y avoir accès, alors j’ai demandé à mes locataires si cela les intéressaient de prendre part à des activités quotidiennes tous ensemble en aménageant l’espace. On y a installé des tables et des chaises, et depuis les jeunes parents de l’immeuble emmènent régulièrement leurs enfants y jouer. Il y a aussi un vidéaste mulhousien relativement connu qui a pioché dans ses relations pour faire venir un maraîcher tous les Samedi afin d’organiser un repas collectif, et une violoniste de l’immeuble a même accepté de nous donner quelques concerts privés de temps à autres”. 

Michelle

Michelle se tenant sur la Place de la Réunion à Mulhouse

 

Estelle, la quarantaine, venait quant à elle de signer un contrat à responsabilité chez Hermès quand la pandémie a commencé.

“J’étais complètement désorientée. J’ai quitté l’année dernière un poste de manageuse en Suisse à 60h par semaine. Après quelques mois de chômage, j’ai voulu me remettre en piste et j’ai décroché ce contrat chez Hermès qui me promettait des conditions de travail à peu près similaires, puis la Covid est arrivé …”

Une coïncidence étrangement salvatrice pour Estelle.

“Je ne savais pas comment j’allais m’occuper, je suis de nature plutôt hyperactive concernant le travail. Et puis peu à peu, j’ai commencé à me poser les bonnes questions et à me recentrer sur les choses que j’aime vraiment. J’ai commencé par crépir mon intérieur et ma terrasse -des choses plutôt pragmatiques donc-, puis j’en suis tout doucement venue à faire ce qui m’attire depuis des années : de la peinture, au sens artistique du terme. J’ai commandé des toiles et de l’huile, la sculpture en papier mâché a rapidement suivi”.

Une nouvelle passion qui la conduira même à instaurer des rituels de travail efficaces.

“Mon fils étant parti au Canada pour ses études puis rentré chez son père pendant le confinement, j’ai aménagé sa chambre en atelier pour mes créations et j’y ai travaillé toute la matinée après le petit-déjeuner pendant le confinement. C’était vraiment un virage à 180°”.

 

centre europe a mulhouse

Photo du symbole de Mulhouse, la Tour de l’Europe, prise par notre partenaire local Daved

CRÉER UNE SOCIÉTÉ EMPATHIQUE

« On s’était tout bonnement habitué à cela, aussi bien la famille que Gregor lui-même, on acceptait cet argent avec reconnaissance, Gregor le fournissait de bon cœur, mais les choses n’avaient plus rien de chaleureux »

Grégor Samsa voue un amour inconditionnel à sa petite soeur ; il a même pour projet de l’envoyer au conservatoire pour développer ses talents de violoniste l’année suivante. Il en va jusqu’à se couvrir d’un drap blanc quand sa soeur fait irruption dans sa chambre pour lui servir une pitance de plus en plus abjecte, dans l’unique but de ne pas lui faire peur. Et ce, en dépit de la solitude et de l’isolement croissant qu’il est amené à subir chaque jour plus violemment.

Cette nature empathique n’est pas sans rappeler les témoignages d’Estelle concernant sa propre métamorphose artistique, laquelle s’est lentement muée en vocation sociale.

“Je sais d’ores et déjà que je ne reviendrai pas dans le monde de l’entreprise avant un certain moment. Le fait de pouvoir créer librement des choses qui me plaisent et qui ont pu plaire – j’ai même trouvé des acheteurs pour mes toiles -, m’a donné envie de partager cela. Je ne sais pas encore quand ni comment, mais j’aimerais trouver un moyen d’introduire l’art et les bienfaits que l’on peut en tirer dans le milieu médical ou social”.

 

place reunion

Photo de la place de la Réunion quasi-déserte au déconfinement, prise par notre partenaire local Daved

Michèle, de son côté, a l’habitude de rester à l’affût des actualités et d’en décortiquer patiemment les tenants et les aboutissants avec un recul propre à son passé littéraire. 

“Juste après le confinement, le Sud a été frappé de plein fouet par des inondations terribles, qui ont privé certaines communes isolées dans les vallées au-dessus de Nice de l’accès aux besoins les plus élémentaires. Il y a eu un appel sur la page Facebook “Visiorandonneurs” pour assurer à pied des livraisons de victuailles dans ces vallées. Vous vous rendez compte, l’État aurait de quoi envoyer des hélicoptères, mais c’est sur des civils ayant un attrait pour la randonnée que ces communes ont dû compter. S’il n’y avait pas eu l’humanitaire, je ne sais pas ce que ces gens seraient devenus”

 

mulhouse scene de rue
scene de rue a mulhouse
mulhouse la nuit

Photos de l’événement « scène de Rue » finalement maintenu au mois d’Octobre, prises par notre partenaire local Daved

UN HÉROS ET UNE VILLE PAS COMME LES AUTRES

Mulhouse est une ville à l’effervescence discrète mais bel et bien présente. Statut de petite commune oblige, passé industriel et faillitaire en pleine réinvention, culture sobrement germanique et protestante : la capitale Haut-Rhinoise est en quelque sorte la Grégor Samsa des villes françaises.

Sacrifiée et pourtant résiliante, cabossée tout en restant persistante, Gregor incarne un symbole de résistance face à un capitalisme tentaculaire et Mulhouse fait front à une pandémie soulignant des dysfonctionnement sociopolitiques complexes et allant au-delà de la simple question sanitaire. Les similitudes sont flagrantes.

Il existe cependant une distinction majeure entre le personnage emblématique de Kafka et la dame de fer haut-rhinoise. Si la trajectoire de Gregor Samsa s’avère en effet peu enviable, Mulhouse, elle, est une punk dans une jungle de béton qui reprend déjà couleurs. Et après plusieurs mois de lutte et de discipline acharnée, la voilà quasiment sur pieds … quasiment. 

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

massa risus. in Sed Nullam commodo